Sources : ANOM et les bagnes d’Afrique, histoire de la transportation de décembre par Charles Ribeyrolles, ex-rédacteur en chef de La Réforme 1853

 

Suite à la révolution de 1848 puis au coup d'état de 1851, des opposants politiques furent déportés en Algérie.

 

Les archives de ces pénitenciers furent en partie détruites, le fonds qui est actuellement conservé aux Archives Nationales d’Outre-Mer (ANOM) (Fonds du gouvernement général de l'Algérie, sous-série 10G ; Fonds de la préfecture d'Oran) est ainsi très lacunaire.

 

Le chercheur pourra en revanche retrouver mention d'un déporté dans les demandes d'indemnisations conservées aux Archives Nationales(site de Pierrefitte) : (série F/15 Hospices et secours, dont l'inventaire publié La Troisième République et la mémoire du coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte comporte un index nominatif de personnes condamnées).

 

L'Algérie (et dans une moindre mesure d'autres territoires français d'Afrique du nord) fut également le territoire des bagnes de l'armée française (bataillons disciplinaires, établissements pénitentiaires) dont les archives sont conservées au Service Historique de la Défense (SHD) (Fonds de la Guerre et de l'armée de Terre).

 

ALGER

La plupart des navires qui portaient le butin de Décembre à la côte d’Afrique ont tour à tour débarqué dans la rade d’Alger. L’ancre jetée au plus profond des eaux, les chefs d’escouades militaires faisaient former les lignes sur deux rangs, et l’on comptait le troupeau qu’attendaient le LAZARET et la MAISON-CARREE, ces deux blockhaus de la mort.

La revue des captifs passée, la cargaison humaine scrupuleusement comptée, les gendarmes entassaient leurs victimes dans de vastes chaloupes, et les rames poussaient au port. Là, dans les premiers temps, affluait de tous les points de la ville une population ardente et fraternelle, qui saluait les proscrits au débarquement.

Le gouverneur Randon surtout avait horreur de ces cordialités vengeresses, et, pour échapper à cette condamnation redoutable du noble instinct populaire, lors des derniers débarquements, il interdit le passage à travers la ville … Pour ces derniers convois, des embarcations venaient prendre à bord les transportés, et les débarquaient au Lazaret sans toucher terre.

LA MAISON-CARRÉE

A l’un des angles du port d’Alger, et faisant presque face à la ville, se trouve un vieux bâtiment mauresque, assis au milieu des marais et fermé comme un tombeau : c’est ce qu’on appelle la Maison-Carrée.

Maison Carrée palais facteur Cheval 1

L’intérieur se divise en une vaste cour et des couloirs qui la longent sur ses quatre côtés. C’étaient là jadis les écuries du dey ; l’on y jette aujourd’hui les proscrits de Décembre …

Quand ils sont entrés dans cette cage en pierre qu’allument les rayons ardents du soleil africain, les prisonniers sont divisés par escouades de 60, et chaque famille a son compartiment. Point de lit : des hamacs pour quelques uns, de maigres paillasses pour les autres. La nuit, les chaleurs étant tombées, l’humidité des brises imprègne et perce les murailles. L’insecte, le scorpion, la tarentule, tous les reptiles vipérineux de ces climats deviennent les hôtes des prisonniers, et leur sommeil, agité par les fièvres et les piqûres, devient un supplice.

LE LAZARET

Le Lazaret, dont le nom seul explique l’ancienne destination, est un vaste bâtiment à un seul étage s’étendant en long sur un rocher au pied d’Alger : c’est la seconde maison-entrepôt et le plus grand magasin de la transportation. A l’un de ses flancs, s’élève le fort Bab-Azoun qui reçoit dans ses cachots les mutins politiques.

Deux grandes salles coupaient la face intérieure du côté de la mer et le derrière avait deux parallèles, mais à larges meurtrières grillées à travers lesquelles s’engouffraient le vent et la pluie ; les geôliers-sergents …  distribuaient les hommes par plats et les poussaient chaque escouade dans son réduit ; là, point de lit, pas même de hamacs comme à la Maison-Carrée : de la paille seulement qu’on jetait sur les dalles, et de la paille rongée de vermine.

Le jour, des fermentations chaudes et lourdes, l’étouffement des plombs de Venise ; la nuit, l’humidité glaciale et les fraîcheurs de la mer : deux maigres repas à la journée, le riz le soir et de la viande avariée le matin ; comme surveillants, la mer d’un côté, de l’autre, d’épaisses murailles et d’énormes barreaux de fer …

Quand la police avait arrêté ses divisions et formé ses groupes, elle sonnait le départ : les uns allaient à Birkadem, les autres à Douéra, les deux camps-dépôts les plus considérables : quelques petits détachements étaient envoyés dans les chétives colonies de Aîn-Sultan, de Aîn-Bénian, de Loued-Boutan, de la Bourkiska, pour y travailler soit au défrichement des terres, soit à la construction des villages.

Une dernière escouade, celle des mutins, était réservée pour le doux régime du fort de Bab-Azoun, ou les charmants loisirs des cachots de Bône.

AIN-SULTAN

Aïn-Sultan est situé à 35 lieues de Douéra, sur le versant d’une des hautes montagnes qui forment la chaîne de l’Atlas. A l’un des côtés du village se trouvent des cimes élevées, complètement arides ; à l’autre s’étend la plaine de la Mitidjah, plaine très fertile au bas des mamelons, marécageuse dans la partie basse, et traversée dans ses lignes par l’Harach et le Mazafran.

Là comme partout, la température subit des variations rapides et qui tuent. Aux fraîcheurs du matin, succèdent les chaleurs accablantes du grand soleil, puis vient l’humidité de la nuit, chargée de rhumatismes.

Le village entier de Aïn-Sultan compte 34 barraques construites par les transportés qui l’habitent seuls. Chacune de ces barraques se compose de deux pièces, servant, la première de dortoir, la seconde de cuisine et de salle à manger. Les prisonniers sont divisés par escouades de 10 hommes, et chaque escouade habite une de ces barraques ; le régime est le même qu’à Douéra … Trois planches élevées sur deux tréteaux, une paillasse sans traversin, un sac de campement et une couverture …!

BIRKADEM

Le camp de Birkadem est situé près du village de même nom entre Alger et Douéra. Dans la première phase de la transportation, c’est là surtout qu’on envoyait les avocats, les industriels, les médecins, les notaires, les juges, les administrateurs et les journalistes … Il y avait comme au camp voisin, une agglomération de 6 à 700 hommes à peu près permanente. Même pitance qu’à Douéra, même régime disciplinaire. …

Plus tard, dans la seconde phase de la transportation, lorsque la clémence du crime eut amnistié quelques unes de ses victimes, et que la mort, un peu plus active, eut largement fauché dans les rangs des captifs, le gouvernement algérien transféra dans le camp de Douéra ce qui restait de détenus dans celui de Birkadem. Cette prison masure fut alors abandonnée.

BONE

Bône est située sur la côte orientale du golfe qui porte son nom : c’est une petite ville construite avec les ruines de la vieille Hipponne, depuis longtemps couchée sous l’herbe comme les autres cités du temps romain.

Bône a quatre forts qui l’entourent et la gardent : il y a de plus, à 300 mètres environ de la ville, une haute et large citadelle qui commande la rivière et la rade ; c’est là la Casbah-donjon, et c’est là que depuis deux ans l’administration algérienne envoie par fortes escouades les mutins, les rebelles de ses camps divers.

Cette forteresse, aux murailles massives hérissées de canons, est gardée nuit et jour par de forts pelotons militaires ; les sentinelles y sont jetées comme dans les villes cernées par le siége, et c’est à la gendarmerie qu’est confié le poste d’honneur.

Arrivés dans le fort, les prisonniers sont immatriculés comme dans les bagnes et classés par sections sous le commandement de sergents-chiourmes chargés de distribuer les vivres, de faire le recensement, de gouverner enfin chacun son groupe, et d’en répondre.

Ces derniers captifs quittèrent, quelques jours après, la Casbah. 200 des plus robustes furent conduits aux défrichements à quelques lieues de Bône, et les autres furent cloîtrés à peu de distance de notre prison, dans un camp appelé les Carroubiers, situé sur les bords de la mer, et qui reçoit tous les vents !

DOUERA

A 18 kilomètres d’Alger, sur l’un des flancs de la petite ville de Douéra, s’élève une vieille caserne de cavalerie, bâtiment immonde, aux murailles noircies et branlantes, espèce de ruine qu’habitent toutes les vermines et que le soleil brûle de ses feux ; c’est là ce qui s’appelle, dans les bulletins du gouvernement, le grand camp de Douéra.

Les transportés qu’on y jetait, formaient une division permanente de 7 à 800 hommes, que gardaient une escouade de geôliers-sergents et deux compagnies de zouaves.

Ceux d’entre les captifs qui s’étaient laissé entraîner à la séduction du travail, étaient placés dans la partie privilégiée du bâtiment, et formaient les chambrées supérieures ; le reste était parqué dans le bas, c’est-à-dire aux écuries et dans les magasins à foin.

LAMBESSA 

Lambessa !... ce nom, depuis nos dernières guerres civiles; a retenti jusque dans le dernier village de France : il n’est pas un département, un canton, un hameau qui ne l’ait entendu dans les harangues officielles ou qui ne l’ait trouvé dans les lettres de l’exil. Pour l’opinion publique en France, Lambessa, c’est le Sainte-Hélène de la République !

Eh bien, Lambessa n’est pas un mythe de la fable, mais il n’a jamais reçu d’autres proscrits que ceux de la grande bataille de Juin.

300 hommes à peu près sont là depuis 2 ans, condamnés aux rudes travaux des galères pénitentiaires, n’ayant pour témoin que le désert, et pour vengeur que la conscience.

Lorsque Louis Bonaparte eut besoin de Bab-Azoun, de Douéra, de Bir-Kadem et des vieilles citadelles africaines, pour y jeter ses proscrits, il fit enlever de la Casbah de Bône les 300 martyrs de la grande tempête sociale qu’avec bien d’autres il avait allumée, et les ruines romaines de Lambessa leur furent assignées comme Bastille, ou pour mieux dire, comme tombeau.

Ouvrez les livres, penchez-vous sur les cartes, consultez les voyageurs, vous ne trouverez nulle part une indication sérieuse sur ce point perdu du désert où vivent nos frères.

Cela est jeté, nous a-t-on dit, au bord des grandes solitudes qui ne voient que le soleil et le vent ; point de fleurs, point d’arbres sur cette grève lointaine : l’herbe elle-même n’y peut monter : voilà le paysage !

Les chaudes haleines du sirocco qui fait orage et la froide humidité des nuits : voilà le climat.

Dans le camp, la discipline des bagnes, le boulet pour les mutins ; l’insulte pour tous. Quant aux travaux, c’est la corvée de misère à ce point raffinée qu’on a forcé les martyrs à construire eux-mêmes leurs prisons avec les séculaires débris qui gisaient çà et là, derniers cadavres de Rome !

 

L’OUED-BOUTAN

… Quand nous nommes arrivés à l’Oued-Boutan, après un voyage très rude, qui a duré 4 jours, à travers rivières et montagnes. Nous n’avons trouvé rien de préparé pour nous recevoir ; il a fallu coucher sur la dure plusieurs jours, sans paille …

Après notre installation sous notre hangar ou barraque, l’on nous a proposé de travailler à couper des chardons dans la cour de notre camp, car c’est un vrai camp que nous habitons, et fort mal-sain, s’il faut en croire les colons qui nous environnent. C’est peut-être pour cela que l’on ne nous laisse pas communiquer avec eux, on craint les confidences qui nous éclaireraient sur notre sort prochain …