Madame,

Par la présente, je me permets de répondre à votre « vœu » pour la reconnaissance des massacres du 8 mai 1945 (vous trouverez le texte de ma réponse après les considérants -en italique- du texte adopté)

1) Considérant que le 8 mai 1945, alors que le peuple français fêtait l’armistice, la paix retrouvée et la victoire sur le nazisme, commençaient en Algérie, à Sétif mais aussi à Guelma et Kherrata, des répressions sanglantes de manifestations nationalistes, indépendantistes et anti-colonialistes,

Vous indiquez que tout a commencé le 8 mai 1945 à Sétif ; or, plusieurs éléments prouvent que la manifestation du 8 mai 1945 n’était qu’une provocation préméditée, la révolte ayant dû avoir lieu plus tôt, et dans toute l’Algérie :

- En juin 1944, le bulletin de renseignement n°16 du Commissariat d’Etat aux Affaires Musulmanes indique : « Les partis nationalistes placent leur confiance dans la période qui suivra l’Armistice, moment où ils ont l’intention de réclamer avec véhémence l’application immédiate de leurs programmes. »

- En avril 1945, à Biskra, des scouts musulmans troublent une fête regroupant les autorités civiles et militaires : ils envahissent la salle et jettent des pierres sur le service d’ordre. Quelques jours plus tard, le préfet, de passage dans la ville, est chahuté toute la nuit par des scouts musulmans.

- Le 18 avril 1945, Messali Hadj quitte Reibell (Sud Algérois), où il est assigné à résidence surveillée, avec pour objectif une ferme de la région de … Sétif, où il veut établir son PC d’où il lancerait la révolte, mais il manque son rendez-vous, retourne à son point de départ, où il est arrêté.

- Les manifestations du 1er mai 1945 à Alger, Oran, Blida, Bône, Cherchell, Bougie … donnent déjà lieu à des affrontements entre manifestants et forces de l’ordre pour les mêmes motifs que l’on retrouvera le 8 mai à Sétif : un drapeau indépendantiste. La France étant encore officiellement en guerre, arborer un drapeau étranger, qui plus est indépendantiste, constituait en effet une atteinte à l’intégrité du territoire national.

A Sétif, curieusement, la manifestation se déroule sans incidents … mais des tracts menacent : « Français ! Par dieu vous serez massacrés par les musulmans … C’est le drapeau algérien qui flottera sur le sol africain. »

Suite à ces troubles, on peut lire dans un tract du Parti Communiste du 3 mai 1945 et intitulé « A bas les provocateurs hitlériens ! » : La provocation vient du PPA qui prend ses mots d’ordre à Berlin, chez Hitler, celui qui massacre et torture sans distinction les vaillants soldats de l’armée française : Européens et Musulmans. »

Vous évoquez les répressions ; or, on réprime des crimes ou des délits : vous omettez volontairement dans ce premier considérant les crimes à l’origine des répressions, à savoir le massacre d’une centaine de civils européens, parmi lesquels le maire de Sétif, un curé, 11 femmes et 4 enfants de 3 à 15 ans !  Massacre condamné par le chef du gouvernement, le général de Gaulle, mais aussi par le journal L’Humanité, organe central du Parti Communiste Français.

Vous n’évoquez cette centaine de victimes que dans un neuvième considérant, et en inversant la chronologie des faits, faisant de l’objet la cause.

Albert Denier

2) Considérant que ce 8 mai 1945, dans la rue principale de Sétif en Algérie, de nombreux Algériens s’étaient tout d’abord rassemblés pacifiquement pour fêter l’armistice mais aussi exiger la libération du dirigeant nationaliste Messali Hadj, et défendre « l’Algérie libre » pour laquelle ils avaient conçu un nouveau drapeau, symbole de leur lutte pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et pour l’indépendance,

Vous omettez de dire que 1° la manifestation avait été interdite ; 2° de nombreux manifestants « pacifiques » étaient armés, non seulement de bâtons mais aussi d’armes blanches ; 3° l’élément déclencheur est une fois de plus un scout musulman arborant un drapeau indépendantiste.

Feraht Abbas lui-même qualifie de « salauds » les émeutiers qui ont coupé les bras d’Albert Denier, sympathisant du Parti Communiste.

3) Considérant que pendant plusieurs semaines, l’armée française et de nombreuses milices coloniales, composées de civils d’origine européenne, ont alors fait régner la terreur pour rétablir l’ordre colonial et défendre l’Algérie française,

Vous utilisez sciemment le terme de « milices », par référence à celles du régime de Vichy, pour faire passer les Européens d’Algérie pour des fascistes, alors qu’il s’agissait en fait de Groupes d’Auto-Défense, 1° encadrés pour la plupart par la gendarmerie, 2° au sein desquels on trouvait aussi des adhérents du Parti Communiste et de la CGT ; 3° dont l’usage était rendu nécessaire car la plupart des hommes étaient encore mobilisés en France.

Vous parlez de milices « coloniales » et d’ordre « colonial » : dois-je vous rappeler que l’Algérie n’était plus depuis longtemps (un siècle) une colonie mais des départements français ?

Quant aux « colons », au sens de grands propriétaires, sachez qu’ils représentaient en 1945 moins de 3% de la population, les autres étant des agriculteurs, des ouvriers, des employés … comme leurs homologues de métropole.

4) Considérant que si le nombre des victimes algériennes, officiellement toutes françaises à l’époque mais qui ne l’étaient pas en fait et en droit, est difficile à établir, car encore sujet à débat soixante-dix ans plus tard, le gouvernement algérien avance le nombre de 45 000 morts et les travaux de la très grande majorité des historiens français attestent d’un bilan de dizaines de milliers de victimes arrêtées, torturées et exécutées sommairement,

Le chiffre de 45 000 morts que vous évoquez a été lancé 48 heures après le début des évènements par « la Voix des Arabes », radio dont les émetteurs se situaient à Damas et au Caire !

Vous auriez pu tout aussi bien annoncer les 80 000 morts avancés par l’Association des Oulémas !

La très grande majorité des historiens français, contrairement à ce que vous indiquez, attestent d’un bilan inférieur à 10 000 morts.

La justice française a été relativement modérée puisque sur 4 000 musulmans arrêtés, 92 condamnations à mort furent prononcées et seulement 13 exécutions.

5) Considérant que depuis soixante-dix ans, ces crimes de guerre commis par l’État et ceux qui le servaient, ne sont toujours pas reconnus officiellement, et font partie intégrante de l’histoire de France,

6) Considérant qu’une telle situation est inacceptable, car elle ajoute à ces massacres l’outrage aux victimes, à leurs descendants et à leurs proches,

7) Considérant que cette page de l’histoire est à fois  française et algérienne et que la reconnaître contribuerait à consolider la fraternité entre le peuple Algérien et Français,

8) Considérant que reconnaître ce massacre commis par l’Etat français permettra à tous nos concitoyens, et notamment ceux issus de l’immigration algérienne, de se construire toujours plus fraternellement dans un avenir commun, celui de la communauté légale républicaine, où toutes les mémoires sont respectées,

Ne vous posez-vous pas la question de savoir pourquoi autant de nos concitoyens sont issus de l’immigration algérienne, laquelle a commencé dès avant la guerre d’Algérie, alors que, selon vos dires, 45 000 d’entre eux ont été massacrés par la France les jours suivants le 8 mai 1945 ?  

Proposez-vous, dans la même logique, la reconnaissance du massacre commis par l’Etat français de 85 civils européens, femmes et enfants, désarmés et arborant le drapeau français le 26 mars 1962 à Alger ? 

Proposez-vous, dans la même logique, la reconnaissance de non-assistance à personnes en danger et de complicité de meurtres sur la personne de plus de 3000 civils européens le 5 juillet 1962 à Oran ?

Proposez-vous, dans la même logique, la reconnaissance de non-assistance à personnes en danger et de complicité de meurtres sur la personne de plus de 150 000 harkis sur tout le territoire de l’Algérie entre le 19 mars 1962, date du prétendu cessez-le-feu, appliqué unilatéralement par l’armée française, et le début de l’année 1963 ?

9) Considérant qu’il ne serait être question d’oublier une partie des victimes de ces journées sanglantes et qu’il est important de rendre aussi hommage aux 102 victimes (selon les historiens) issues de la population dite « européennes », ayant perdus la vie au cours des émeutes provoquées par les massacres,

Vous avez omis ces victimes dans votre premier considérant ; elles n’ont pas perdu la vie au cours des émeutes « provoquées » par les massacres, mais au cours des émeutes qui ont entraîné (donc précédé) les répressions !

10) Considérant que le 27 février 2005 pour que, lors d’une visite à Sétif, M. Hubert Colin de Verdière, ambassadeur de France à Alger, a qualifié les « massacres du 8 mai 1945 » de « tragédie inexcusable » et que son successeur M. Bernard Bajolet a déclaré à Guelma en avril 2008 devant des étudiants algériens que « le temps de la dénégation des massacres perpétrés par la colonisation en Algérie est terminé »,

Le 3 juin 1963, Ahmed Ben Bella, premier chef de gouvernement algérien, protesta, mais un peu tard, contre les massacres de harkis : « Nous avons pardonné aux harkis, leurs assassins seront arrêtés et exécutés. »

Le 10 septembre 2001, Michel TUBIANA, président de la Ligue des Droits de l’Homme, dans Libération, qualifie l’abandon des harkis en 1962 de « crime d’état »

Le 30 octobre 2003, Georges-Marc BENAMOU, dans Paris-Match n°2841 : « La France a jeté les harkis dans les basses-fosses de l’Histoire. Il y a eu 80.000 morts. Paris a systématiquement entravé leur sauvetage. De Gaulle est bel et bien complice d’un crime contre l’humanité. »

En février 2008, Jean LACOUTURE (biographe de de Gaulle), dans sa préface au livre « harkis et suites de la décolonisation » de Fatima Besnaci-Lancou et Gilles Manceron : « la tragédie des « harkis » … L’un des crimes d’Etat qui salissent l’histoire contemporaine de notre pays … »

Le 17 septembre 2009, Jean DANIEL, dans Le Nouvel Observateur : « De Gaulle a abandonné les harkis : c’est son crime ; et le nôtre. »

En novembre-décembre 2009, Alain DUHAMEL, dans Historia (page 54) : « L'acte de trahison le plus retentissant de la Vème République ? Sans hésitation, celui du général De Gaulle vis-à-vis des Français d'Algérie. »

11) Considérant que M. François Hollande, lors de sa campagne électorale avait promis que l’Etat Français procéderait à la reconnaissance des crimes coloniaux,

M. François Hollande, lors de sa campagne électorale, avait promis de reconnaître publiquement les responsabilités des gouvernements français dans l’abandon des harkis, le massacre de ceux restés en Algérie et les conditions d’accueil des familles transférées dans des camps en France : ils attendent toujours !

12) Considérant que cette reconnaissance relève du devoir de mémoire, tout comme celle des massacres du 17 octobre 1961, qu’elle justifie la création d’un lieu du souvenir à la mémoire de celles et ceux qui furent assassinés, l’ouverture de toutes les archives relatives à ces terribles événements, et la reconnaissance par la République des crimes commis alors,

Proposez-vous la création d’un lieu de souvenir à la mémoire de celles et ceux qui furent assassinées depuis le 1er novembre 1954, et notamment les 26 mars 1962 à Alger, 5 juillet 1962 à Oran, et jusqu’après l’indépendance de l’Algérie ?

 

Je formule à mon tour un vœu : que cesse la mémoire et la repentance hémiplégiques !

Le président de la République François Hollande, lors de son voyage à Alger le 20 décembre 2012, a dit : « La vérité, elle ne divise pas, elle rassemble. »

Alors dites la vérité, toute la vérité !

 

Je vous remercie pour le temps et l’attention que vous avez bien voulu me consacrer.

Salutations

Eric SAFRAS, fils d’un Européen d’Algérie