toujours d’après l’ouvrage de Louis Rousselet l’exposition universelle de 1889 (Hachette Paris 1890)

Après une présentation et la nouba des turcos

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L’Algérie et la Tunisie

« Tout de suite en entrant dans l’enceinte de l’Exposition coloniale, le visiteur est frappé par l’importance et la gracieuseté de lignes des palais de la France africaine, autrement dit de l’Algérie-Tunisie.

expo 1889 a

Le premier que nous rencontrons, celui qui renferme les produits de l’Algérie, élevé d’après les dessins des architectes algériens MM. Ballu (1) et Marquette (2), est une œuvre charmante qu’il est regrettable de n’avoir pu conserver. Il était difficile de donner de meilleure façon un résumé complet des divers styles architectoniques (sic) de l’Algérie. En effet, ce palais n’est pas, comme beaucoup le pensent, la reproduction, la copie d’un édifice unique ; il est composé, au contraire, de morceaux, de fragments empruntés aux plus beaux monuments moresques ; mais l’ensemble a été combiné avec tant de goût que les styles se juxtaposent et se fondent en un ensemble des plus harmonieux, et tel que ne le rêvèrent jamais les constructeurs musulmans.

Se découpant gracieusement sur le ciel, le haut minaret de Sidi Abd-er-Rahman (3)domine les façades relevées de cordons de faïences et de jolis balcons à arcades, qui ont été copiés sur quelques-uns des plus anciens palais d’Alger et de Constantine. Une profusion de plantes tropicales, palmiers, bambous, etc., provenant des beaux jardins du Hamma (4)à Alger, cache le pied des murailles et leur fait un cadre verdoyant. Une charmante petite cour, que décore une fontaine entourée de fleurs, s’encadre dans un des angles entre l’entrée principale et le bazar. Le matin, lorsque la foule n’a pas encore envahi l’enceinte, rien n’est plus délicieux que de venir s’asseoir sous les portiques de cette cour, et, tandis qu’un Arabe chantonne dans un coin, de rêver au bruit de l’eau qui coule doucement dans la vasque.

Mais c’est assez parler architecture et décoration ; commençons l’examen des produits que ce pavillon est destiné à abriter. Entrons avec la foule sous les arcades du bazar longeant l’allée centrale.

Les ouvriers algériens sont déjà à l’œuvre et il nous sera facile de surprendre rapidement les secrets de leurs primitives industries. Le premier que nous rencontrons est un orfèvre de Tlemcen ; accroupi sur ses talons, le chalumeau aux lèvres, il martèle et tourne avec dextérité, devant nous, de légers filigranes d’argent qui se transforment, en quelques instants, en une pendeloque de dessin oriental. Dans l’échoppe voisine sont installés des brodeurs sur étoffes et sur cuir … A côté, des tisseurs ont installé deux grands métiers et tissent, sous nos yeux, ces grandes couverures aux couleurs éclatantes qui semblent tout imprégnées de soleil. Voilà ensuite les fabricants de babouches : c’est merveille de voir avec quelle rapidité ils coupent empeignes et semelles et assemblent le tout en un tour de main. Viennent ensuite un armurier damasquinant des poignées de sabre et des crosses de fusil, un tourneur, encore un bijoutier, des fabricants de tabourets, de miroirs, d’étagères ; en un mot, un résumé de tout ce qui constituait autrefois l’industrie algérienne, menue industrie de bazar et de pacotille.

expo 1889 b

L’industrie algérienne actuelle, créée par les efforts de nos compatriotes, est bien autre chose ; et, dès les premiers pas que nous faisons dans l’intérieur du palais, nous sommes frappés des immenses résultats acquis en quelques années dans ce pays resté inerte et inutile durant des siècles aux mains des ses maîtres arabes.

Traversant un élégant péristyle à colonnettes copié sur le palais de Constantine, nous entrons dans le grand vestibule qui occupe toute la façade. Le plafond, d’un beau dessin, est la reproduction de celui de la grande salle de l’archevêché d’Alger. A l’une des extrémités s’ouvre un joli salon à coupole, où sont entassés encore de charmantes broderies et des meubles moresques ; mais tout le reste du bâtiment est consacré aux produits de nos industries franco-algériennes.

Jetons d’abord un coup d’œil sur la grande carte peinte à fresque contre le mur du vestibule : elle représente, à grande échelle, la topographie de notre belle colonie. Des teintes permettent de juger d’un coup d’œil les résultats d’éjà obtenus par notre colonisation et les immenses espaces qui s’ouvrent encore à son activité. 486 000 colons sont déjà installés sur le sol algérien, qui pourra en nourrir un jour plus de 10 millions. Le résultat est déjà beau, si l’on réfléchit que la colonisation n’a réellement commencé qu’en 1860, et, quoi qu’on en dise, aucune colonie anglaise, même les colonies australiennes peuplées par les chercheurs d’or, n’offrent un résultat proportionnel plus considérable.

Trois portes s’ouvrent sur le vestibule et donnent accès dans trois salles consacrées chacune aux produits de l’une des trois provinces : Alger, Oran, Constantine. Nos yeux sont frappés tout de suite par un agréable décor de plumes, de peaux de lions et de panthères, de broderies, de harnachements. Mais ces objets n’ont été placés là que pour attirer le regard du visiteur et l’inviter à entrer. Ce qu’il faut regarder, ce sont les modestes bocaux, les fioles, les flacons qui remplissent les vitrines ; c’est là que sont les véritables richesses de l’Algérie, richesses qui, dans les dernières dix années, ont porté son commerce d’exportation de 150 à 200 millions de francs.

Voici l’alfa, herbe grise du désert, longtemps méprisée et pour laquelle aujourd’hui tous les peuples d’Europe sont nos tributaires, car de cette humble graminée on tire non seulement une précieuse matière textile, mais encore les éléments d’une pâte à papier de premier ordre.

Ces bocaux pleins de graines représentent les spécimens de nos divers blés algériens, parmi lesquels les blés durs de Médéah passent pour être sans rivaux, même parmi les meilleures sortes de Russie. L’Algérie en a produit pour 41 millions en 1887, mais elle n’est qu’à ses débuts et veut reconquérir le rang qu’elle avait alors que, sous le nom de Numidie, elle était le grenier de Rome. A côté sont les orges, les graines oléagineuses, les olives, les huiles de qualité excellente. Plus loin sont rangés les peaux, les cuirs, les laines, produits de troupeaux qui comptent aujourd’hui des millions de têtes. Enfin voici des marbres, des onyx d’une incomparable beauté que se disputaient autrefois les Romains, des bois parmi lesquels le thuya, d’un dessin si curieux, et le chêne-liège à l’écorce précieuse.

Mais tout cela n’est rien auprès de ce que renferment les trois petites salles qui terminent les trois galeries. C’est là qu’est la grande richesse de l’Algérie, richesse qui l’a transformée en quelques années et qui vaut pour elle autant que la découverte des plus riches mines d’or, car c’est là que chacune des trois provinces expose le produit de ses vignobles. Il y a dix ans, l’Algérie ne possédait qu’une vingtaine de mille hectares de vignes ; aujourd’hui elle en possède plusieurs centaines de mille et ses vins s’exportent par milliers d’hectolitres. Il suffit de parcourir son exposition de vins pour voir les énormes progrès qu’elle a faits ; rien que dans trois petites salles on compte 1939 viticulteurs algériens ayant envoyé des échantillons de leurs produits.

Ce qui ressort de ce rapide examen, c’est que la France transméditerranéenne est un admirable pays agricole et qu’elle mérite à tous les points de vue d’être considérée non comme une colonie, mais comme le prolongement même de notre territoire national. Quand on pense qu’il y a 30 ans seulement, tant de Français se montraient hostiles à cette occupation du territoire algérien ! »

 

(1) Albert Ballu (01/06/1849 Paris - 1939 Paris) fut architecte en chef des monuments historiques d’Alger et directeur du service d’architecture d’Alger

(2) Emile Marquette (23/07/1839 Douai-) fut professeur à l’école nationale des Beaux-Arts d’Alger … inspecteur des travaux diocésains d’Alger

(3) Sidi Abd-er-Rahman (1384-1471) penseur et théologien musulman, cadi d’Alger en 1414 ; en 1696, une mosquée est édifiée sur le tombeau du marabout

(4) Hamma créée en 1832, la « Pépinière Centrale du Gouvernement » deviendra le Jardin d’Essai du Hamm Alger qui comprendra une école d’horticulture