Vendredi 23 mars 1962, le général de Gaulle écrit à son premier ministre, Michel Debré, une brève missive : 

"Mon cher Premier Ministre, Tout doit être fait sur-le-champ pour briser et châtier l'action criminelle des bandes terroristes d'Alger et d'Oran. Pour cela, j'ai, sachez-le, entièrement confiance dans le gouvernement, dans le haut-commissaire de la République et dans les forces de l'ordre. Veuillez le dire aux intéressés. Bien cordialement. Charles de Gaulle." 

Le jour même, la transmission et l'exécution de cet ordre sera chose faite.  

Aussitôt -et durant toute la journée- les forces militaires et de police affluèrent.

Des milliers de soldats, gendarmes et C.R.S. encerclèrent le quartier.

Des barrages de fils de fer barbelés furent dressés.

Face à 20.000 hommes, décidés à mettre au pas ce noyau rebelle, 120 à 150 hommes sous les ordres de Jacques Achard, munis d'un armement hétéroclite mais connaissant admirablement chaque pouce de terrain et sachant pouvoir compter sur la complicité de l'habitant, allaient faire mieux que se défendre, à tel point qu'ils allaient prendre l'initiative des opérations et faire reculer sous leurs coups de boutoir les forces de l'ordre. 

Le général Ailleret -qui depuis juillet 1961, avait été nommé en remplacement de Gambiez- fulminait. …

On décida alors de faire appel aux blindés et à l'aviation. …

Les premiers chars qui se présentèrent, tirèrent sans discontinuer sur les façades tandis que 2 hélicoptères et 4 chasseurs T6 menèrent une vie d'enfer aux tireurs retranchés sur les toits.

La puissance de feu était telle que les quelques officiers aguerris qui se trouvaient là se croyaient revenus à la seconde guerre mondiale.

Les habitants se jetaient sous les lits alors que leurs vitres volaient en éclats et que les balles de mitrailleuses 12.7 et les obus occasionnaient dans les murs des trous énormes.

De toute part les blindés affluaient vomissant leurs nappes de feu et d'acier.

Ils écrasaient les voitures en stationnement, montaient sur les trottoirs et éventraient les devantures des magasins.

Derrière eux, suivaient les forces de l'ordre qui, aussitôt, investissaient maison après maison, se livrant à de sauvages perquisitions : meubles brisés, matelas éventrés, et à l'arrestation systématique de tous les hommes en âge de porter une arme.

Des milliers d'Européens étaient ainsi arrêtés et regroupés dans les quartiers musulmans, sous les quolibets et les insultes.

Pour compléter l'isolement, on coupa les 8000 téléphones qui reliaient encore les assiégés au reste du monde, ainsi que la lumière.

Les habitants furent privés de ravitaillement et le couvre-feu permanent établi sur le champ.

Les forces de l'ordre reçurent la consigne de tirer à vue sur "tout ce qui bougeait »  et on interdit l'accès du quartier aux médecins. 

A 20h00, il ne restait plus que 20 hommes qui menaient un héroïque combat d'arrière garde pour permettre à leurs camarades rescapés de prendre la fuite par les égouts.

A 21h00, des ambulances quittèrent le ghetto avec, à leur bord, les derniers résistants. …

Qui saura jamais le nombre des victimes ?

Car à Bab-el-Oued, on soigne ses blessés et on enterre ses cadavres soi-même ...

Beaucoup de ces victimes n’avaient en rien participé au combat.

Un gamin de 15 ans, Serge Garcia, fut tué dans son appartement.

Une enfant de 10 ans, Ghyslaine Grès, fut abattue d’une rafale à l’intérieur de sa maison …

Blessés et malades manquant de soins, jeunes enfants saisis de convulsion, femmes enceintes prises par les douleurs …

Et puis, ce bébé de 45 jours intoxiqué par la fumée dans son berceau en flammes …

Et cette petite fille blessée à la jambe que la gangrène menace …

Nicolas Loffredo, Maire de Bab-El-Oued témoignera à ce sujet : « Nous sommes intervenus auprès des autorités en faisant remarquer que des bébés étaient en train de mourir. Un officier de gendarmerie me répondit : « Tant mieux ! Plus il en crèvera, mieux ça vaudra ! Il y en aura moins pour nous tirer dessus ». Et comme nous demandions qu’on enlève au moins les morts, il a éclaté : « Vos cadavres, mangez-les ! » …

Mais pour autant, le calvaire des habitants européens n'était pas fini et la fouille systématique se poursuivait avec une hargne et une haine inqualifiable.

Après le passage des "forces de l'ordre", il ne restait plus rien d'utilisable : à la place des écrans de téléviseur, apparaissait un grand trou noir comme une image fixe de la mort.

Les divans, les fauteuils et les matelas étaient crevés comme des sacs de son.

Les meubles n'avaient plus de porte, plus de tiroirs, les gravures et les photographies familiales étaient arrachées des murs et piétinées, les bibelots s'entassaient, le linge traînait de-ci de-là, les réfrigérateurs étaient renversés et le ravitaillement détruit.

Les familles étaient abattues, toutes leurs "richesses" étaient là, réduites en détritus et en poussières. Tout le sacrifice d'une vie ! ...

En Métropole cependant, on ignorait ce qu'était réellement Bab-el-Oued.

On ignorait que ses habitants étaient tous des ouvriers et de surcroît, les plus pauvres de la terre algérienne.

On ignorait que 80% d'entre eux étaient communistes inscrits au parti et, qu'écœurés par l'attitude du P.C.F, ils avaient tous déchiré leur carte.

Pourtant ce sont eux qui fourniront la majeure partie des commandos Delta de l'OAS et c'est parmi eux que se trouveront les plus courageux et les plus tenaces.

Pouvait-on, sans faire sourire, les qualifier de nantis et de fascistes ? ...

Pendant 4 jours, Bab-el-Oued allait vivre un véritable cauchemar.

Pendant 4 jours elle sera isolée du reste du monde, sans ravitaillement et sans soin.

Alors, la foule algéroise se pressa devant les fils de fer barbelés qui ceinturaient le quartier et implora le service d'ordre de mettre fin au blocus.

Devant le refus systématique des autorités qui tenaient à aller jusqu'au bout de leur vengeance, la solidarité Pied-Noir allait prendre un acte bien méridional.

On collecta des vivres pour les assiégés qui les hissaient à l'aide de couffins tirés par des cordes jusqu'aux étages.

Mais bien vite, la préfecture de police interdira les collectes, le couvre-feu intégral sera maintenu et Christian Fouchet, la voix hautaine, auto satisfaite, adjura sur les ondes de la télévision les Français d'Algérie, de faire confiance à la France (!) et de refuser de suivre les assassins de l'OAS!!!...

Victimes du vendredi 23 mars 1962

ACHOUR Messaoud

Tué à son domicile, Cité des Vieux Moulins, 67 avenue de la Bouzaréah, d'une balle dans l'œil gauche.

GREGORI Jacques

HABBOU Maurice

LOPEZ Joseph 40 ans Tué à son domicile avenue de la Bouzareah d'une balle qui lui a perforé l'artère fémorale après avoir traversé le volet. Évacuation impossible en raison des tirs. Il s'est vidé de son sang. Évacué par une Jeep à la morgue de Mustapha. Retrouvé le 30 mars au dépositoire de Saint Eugène.

SAINTE MARIE Christian 14 ans et demi

PALANGIAN Lucien 20 ans

RODRIGUEZ François 49 ans Ancien combattant 39-40 Ancien prisonnier de guerre 40-45

SERRALTA André 19 ans

SCOTTO Adrien

SOULE Marie Christine

TAMBORINI Madame

VELLA André Arrêté et déporté au centre de Douéra. Décédé deux jours après au Centre.

VILLEMEUX Lucien 28 ans Typographe Boulevard de Champagne