Jean-Eugène Robert-Houdin, né le 7 décembre 1805 à Blois …

… s'est retiré de la scène depuis près d'1 an et passe une retraite studieuse dans son prieuré de Saint-Gervais, près de Blois. Un matin de 1854, une curieuse missive lui parvient : « Je reçus une lettre de M. le colonel de Neveu, chef du bureau politique à  Alger, adjoint du général Randon. Ce haut fonctionnaire me priait de me rendre dans notre colonie, pour y donner des représentations devant les principaux chefs de tribus arabes. J'exprimai à  M. de Neveu tous mes regrets de ne pouvoir accepter son invitation. »

Par deux fois, trop occupé à  concevoir des inventions alliant électricité et mécanique en vue de l'Exposition universelle de 1855, Houdin décline l'invitation. Et ce n'est qu'à  sa troisième tentative que le représentant de Napoléon III parvient à  convaincre le maître de l'illusionnisme.

Robert-Houdin raconte : « Il fut convenu que je serais rendu à Alger pour le 27 septembre (1856), jour où devaient commencer les grandes fêtes que la capitale de l’Algérie offre annuellement aux Arabes. Je dois dire aussi que ce qui influença beaucoup ma détermination, ce fut de savoir que la mission (...) avait un caractère quasi politique. (...) On n'ignore pas que le grand nombre des révoltes (...) ont été suscitées par des intrigants qui se disent inspirés par le Prophète, et qui sont regardés par les Arabes comme des envoyés de Dieu sur la terre, pour les délivrer des (...) roumi (chrétiens). Or, ces faux-prophètes, ces saints marabouts qui, en résumé, ne sont pas plus sorciers que moi, et qui le sont encore moins, parviennent cependant à enflammer le fanatisme de leurs coreligionnaires à l'aide de tours de passe-passe (...) »

Les séances des 28 et 29 octobre 1856 sont décisives. Une soixantaine de chefs arabes prend place dans le théâtre de Bab Azzoun.

A mesure que se succèdent les illusions, le public oscille entre terreur et stupéfaction. Trois tours, particulièrement, vont avoir un effet considérable. Le premier, inspiré de la " bouteille inépuisable ", consiste à  présenter une coupe vide à  l'assistance et à  la remplir, au moyen d'une simple conjuration, du meilleur des cafés offert généreusement aux spectateurs : " Les premières tasses ne furent acceptées, pour ainsi dire, qu'à  leur corps défendant. Aucun Arabe ne voulut d'abord tremper ses lèvres dans un breuvage qu'il croyait sorti de l'officine du diable ; [...] quelques-uns des plus hardis se décidèrent à  goûter le liquide magique, et bientôt tous suivirent leur exemple. "

Houdin relève ensuite le défi d'enlever toute sa force à  un homme d'une robustesse incontestable. Pour ce faire, il demande à  un Hercule volontaire de monter sur scène et de soulever un coffre. L'homme s'exécute avec aisance. Affichant un air de gravité, le magicien s'adresse alors à  l'orgueilleux guerrier : " Te voilà  plus faible qu'une femme ; essaye maintenant de lever cette boîte. " Le malheureux a beau déployer d'immenses efforts, jamais il ne parviendra à  soulever le coffre. Humilié, il quitte la salle en se cachant dans les plis de son burnous.

Enfin, clou du spectacle, Robert-Houdin démontre aux marabouts qu'aucun d'entre eux ne peut rivaliser avec sa propre invulnérabilité. Il remet un pistolet au plus impétueux d'entre eux, lequel se montre prêt à  le tuer sans aucun scrupule. Dans le même temps, il pique une pomme sur la pointe d'un couteau, se positionne à  quelques pas du marabout et lui demande de viser droit au cœur. L'homme ne se fait pas prier, et inexplicablement, la balle vient se planter dans la pomme. La démonstration est faite. A la fin de la représentation, un chef kabyle s'approche du maréchal-gouverneur et s'autorise une suggestion : " Au lieu de faire tuer tes soldats pour soumettre les Kabyles, envoie ton marabout français chez les plus rebelles, et avant 15 jours, il te les amènera tous ici. " Un conseil avisé. Quelques jours plus tard, se rendant dans les villages de chefs encore dubitatifs, il renouvelle son tour devant un autre sage, avec toutefois une variante : le magicien rejette cette fois la balle par la bouche avant de s'emparer du pistolet et de tirer sur un mur blanc sur lequel du sang se met à  couler. Le discrédit jeté sur les marabouts est total.

Dans les jours précédant son départ pour les douars des tribus kabyles et cet ultime coup de grâce, Robert-Houdin est convié au palais du gouverneur où sont présents une trentaine de dignitaires arabes qui lui adressent un salam alikoum révérencieux, annonciateur de respect sinon d'allégeance. Un document officiel portant les cachets des chefs de tribus lui est remis. La conclusion de ce texte ne prête à  aucune équivoque : " [...] Nous devons abaisser nos fronts devant lui et lui rendre hommage, tant que la pluie bienfaisante fécondera la terre, tant que la lune éclairera les nuits, tant que les nuages viendront tempérer l'ardeur du soleil. Ecrit par l'esclave de Dieu. " Mission quasi accomplie pour le mage Houdin puisqu'une nouvelle campagne militaire sera menée en Kabylie en 1857, scellant la fin de la conquête de l'Algérie.